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LA POLITIQUE: VERSION LONGUE

Les historiens ont affirmé depuis longtemps que les 35 premières années du socialisme au Canada devaient beaucoup à la présence et à l’enthousiasme des immigrants finlandais, fait remarquable compte tenu du fait que les Finlandais ne représentaient qu’une minorité des travailleurs canadiens. Beaucoup de ces travailleurs avaient été radicalisés avant d’émigrer au Canada, en raison des changements politiques causés en Finlande par l’industrialisation effrénée et les programmes de russification des tsars. Beaucoup d’entre eux cherchèrent un refuge politique dans les organisations socialistes en plein essor.

Les immigrants finlandais insufflèrent des idées nouvelles aux organisations socialistes existantes, jusqu’alors inspirées par les idées politiques des mouvements ouvriers et syndicats britanniques et américains. Au Lakehead, les Finlandais jouèrent un rôle crucial dans le développement historique de la gauche.

Dès leur arrivée au Canada, la plupart des travailleurs finlandais ne firent pas cause commune avec les syndicats à dominance anglo-saxonne sous l’égide de l’American Federation of Labour et, plus tard, le Congrès du Travail du Canada. En fait, ce dernier se présenta au Lakehead comme seule organisation en mesure d’offrir une protection contre “les travailleurs étrangers à bas coût”.

En conséquence, les Finlandais formèrent leurs propres organisations à partir des pricipes qui avaient guidé le mouvement coopératif finlandais à la fin du XIXe siècle. La Port Arthur Finnish Workingmen’s Organization, Imatra #9, formée en 1903, constituait l’une de ces organisations. Ses membres se recrutaient largement parmi les Finlandais insatisfaits des débats sociaux et politiques dans les églises et sociétés de tempérance. La Amerikan Suomalainen Työväenliito Imatra avait pour but proclamé de disséminer le socialisme par un rôle actif dans les activités culturelles, politiques et éducatives. Ces activités se déroulaient principalement dans les Maisons (halls) ou “Temples” des travailleurs finlandais. Ce “socialisme des Halls” demeura une force puissante parmi les Finlandais.

Le rôle de femmes telles que Sanna Kannasto dans la revendication du droit de vote des femmes, aux plans régional et national, constitue l’un des caractères les plus visibles de l’implication des Finlandais dans la politique. Ayant obtenu le droit de vote en Finlande en 1909, de nombreuses femmes s’étonnèrent lorsqu’elles découvrirent, après leur arrivée au Canada, la perte d’un droit jugé fondamental. Grâce à des conférences aux cercles de couturières dans les Halls, ces femmes discutaient et débattaient d’une variété de sujets qui allaient de la contraception, la santé maternelle, la nature du mariage et l’avortement jusqu’aux écrits de Karl Kautsky et de Vladimir Lenine. Leur tendance progressiste et leur propension à contrer les dogmes de l’état canadien les firent cataloguer comme fauteurs de troubles, parents indignes et prostituées. Leurs adversaires les plus acharnés étaient les femmes de l’élite anglo-saxonne, qui devaient plus tard devenir les championnes du suffrage féminin.

Insatisfaits du manque d’action politique de leur maison-mère, les socialistes finlandais, en association avec Imatra #9, à Port Arthur et Fort William, firent activement pression pour que la Ligue Imatra #9 joue un rôle politique et syndical plus important là où existaient des populations finlandaises. Longtemps privés de participation politique et frustrés par l’orientation anglo-saxonne des syndicats, les travailleurs finlandais locaux établirent en 1909 une filiale du Parti socialiste du Canada à Port Arthur. Le Parti socialiste du Canada offrait un refuge naturel pour les socialistes Finno-Canadiens qui quittaient Imatra #9 afin de jouer un rôle politique plus actif au Canada.

En 1910, le Parti socialiste du Canada se trouvait affaibli par les divisions internes. En raison de divergences politiques et de tensions ethniques, les Finlandais décidèrent, sous l’influence de personnalités de Port Arthur et Fort William, de quitter le parti. Dans le but de fournir aux socialistes une nouvelle alternative nationale, l’ancienne section locale du Port Arthur Finnish Socialist Party of Canada appela à un congrès national pour unir les différentes factions mécontentes. Les représentants tinrent les 30 et 31 décembre 1911, au Lakehead, des discussions formelles en vue d’une union.

Le choix de l’endroit avait une portée symbolique. Fermement enraciné tant dans les mouvements socialistes de l’Est du Canada que dans ceux de l’ouest, on considérait le Lakehead comme point de rencontre pour ce que beaucoup de participants espéraient être le début d’un grand parti pan-national. Le Parti social-démocratique du Canada avait pour objectifs d’amener les travailleurs à prendre “conscience de leur position de classe dans la société, de leur servitude à l’égard des détenteurs du capital, et de les organiser au sein d’un parti en vue de prendre le pouvoir et de transformer toute propriété capitaliste en bien collectif de la classe ouvrière”.

Afin de garantir un niveau d’indépendance et éviter les problèmes qui avaient conduit à l’implosion du Parti socialiste du Canada, les membres finlandais, selon un plan proposé en premier par les Finlandais de Port Arthur en 1911, ont également opté pour l’établissement d’une organisation à base ethnique et culturelle, séparée mais affiliée, avec un quartier-général situé à Toronto. Vers Octobre, la Finnish Socialist Organization of Canada comptait 19 sections locales affiliées au Parti social-démocratique du Canada et 1,205 membres en tout. En 1914, ces nombres atteignaient à travers le pays 64 sections et 3,000 membres.

Les années de la Première Guerre mondiale furent défavorables aux socialistes au Canada. De façon croissantes les organismes gouvernementaux les ciblèrent en raison de leurs messages anti-guerre. La Finnish Socialist Organization of Canada, dans les régions à population finlandaise, devint l’un des protestataires les plus véhéments contre les déplorables conditions de travail et de vie de la classe ouvrière. Les travailleurs finlandais devinrent bientôt objets de suspicion et, avec le déclenchement de la guerre, les travailleurs naguère unis côte à côte dans les grèves, se divisèrent entre les “sujets d’un pays ennemi” et les autres.

En réaction, les Finlandais et autres travailleurs non-anglo-saxons se mirent à rechercher des alternatives. Pendant une courte période, ils en trouvèrent une dans les Industrial Workers of the World (Wobblies). Mécontents des activités des syndicats locaux affiliés à l’American Federation of Labor et de l’apathie générale à l’égard des travailleurs immigrés et, plus spécifiquement, des travailleurs de l’industrie forestière, manifestée par le Congrès du Travail et ses sections locales, les Finlandais menèrent la charge dans l’établissement d’une présence des Industrial Workers of the World en 1916. Ces derniers agirent grâce aux cercles de soutiens constitués dans la Lumber Workers’ Industrial Union, situés principalement dans les camps de travailleurs forestiers finlandais. Quoique les Industrial Workers of the World attirassent de nombreux travailleurs non-anglophones, l’armature du mouvement à cette époque fut la Finnish Socialist Organization of Canada. Les prédédentes filliales de la Finnish Socialist Organization of Canada situées dans ces communautés dépendantes de l’industrie forestière commencèrent à favoriser les Industrial Workers of the World. L’adhésion des principaux organisateurs à la cause Wobbly explique ce changement.Ce furent aussi les Industrial Workers of the World et les Finlandais qui prirent la tête du soutien à la Révolution russe en Ontario du Nord-Ouest, parce que celle-ci avait profondément influencé les développements politiques en Finlande.

Néanmoins, la Loi sur les mesures de guerre et la section 98 du Code criminel, adoptés en 1918 mirent virtuellement fin à toute activité socialiste au Canada. On cibla particulièrement les organisations des Finlandais et d’autres groupes ethniques en raison de leurs tendances “socialistes” importées de leurs patries. La Finnish Socialist Organization of Canada cessa ses fonctions et les Industrial Workers of the World durent se réfugier dans la clandestinité. La plupart des travailleurs finlandais de la région se mirent à soutenir la création de la One Big Union dans le mois précédant la Grève générale de Winnipeg au printemps 1919. Tous auxiliaires finlandais des Industrial Workers of the World de l’avant-guerre joignirent en masse les nouvelles organisations et le One Big Union prit le contrôle du Finnish Labour Temple.

Cette situation fut éphémère. Des divergences à propos de la façon de structurer l’organisation, fondée sur la géographie ou sur l’industrie (solution favorisée par les Finlandais), causèrent des divisions au sein de la One Big Union et, en 1922, beaucoup la quittèrent. La majorité dans la région revint chez les Industrial Workers of the World, qui regagnèrent une fois encore le contrôle du Finnish Labour Temple. Toutefois, d’autres, dont le nombre crût avec les nouveaux immigrants qui avaient combattu aux côtés des Rouges durant la Guerre civile de Finlande, rejoignirent le Parti communiste du Canada, qui avait pris pied dans la région en 1923, grâce aux activités de Finlandais tels que l’ancien wobbly A.T. Hill poussé vers le communisme par les événements de 1917 et 1918. En 1925, au plan national, les Finlandais représentaient environ 60% des effectifs du parti, soit 2,620 membres sur 4,000, et ils œuvraient principalement par l’entremise de la Finnish Organization of Canada. Ils établirent leur propre Maison au 316 Bay Street et, de 1923 à 1935, les deux organisations rivalisèrent pour l’allégeance des travailleurs finlandais. Les rapports de la Gendarmerie royale du Canada révèlent que l’on estimait à l’époque que les Finlandais à eux seuls produisaient 15% de toute l’agitation bolchévique au Canada.

Après avoir penché vers l’action directe et révolutionnaire entre 1914 et 1935, ils revinrent, tout au moins au Lakehead, vers la social-démocratie, qui les avait chassés de leur patrie, et se tournèrent vers la Co-operative Commonwealth Federation, nouvelle “voix” de la gauche après la Deuxième Guerre mondiale. Les migrations subséquentes des années 1950 et 1960 eurent pour effet une implication dans les partis politiques établis et, en 1962, le Finnish Labour Temple cessa pour la première fois en 30 ans d’être sous le contrôle d’une organisation socialiste.